Sébastien Le Meaux, malvoyant, va parcourir 750 Km en stand up paddle (Interview)

Avec Sébastien Le Meaux, plus que jamais, le handicap n’est pas une fatalité. Atteint d’une maladie orpheline à l’âge de 17 ans, le privant de sa vision centrale, ce sportif d’Indre-et-Loire s’est forgé à la force du poignet un palmarès long comme le bras. Double médaillé paralympique en judo, Sébastien s’est depuis quelques années reconverti avec bonheur dans les courses de stand up paddle, dans lesquelles il se mesure aux valides. Jamais rassasié de défi, lui et son guide tahitien Apehau Tchin Piou ont prévu de s’attaquer prochainement à un sacré morceau ! La mythique Yukon River Quest, une épreuve de… 750 kilomètres que le duo a prévu de boucler en un temps ahurissant de 56h. Sébastien Le Meaux ne fait pas semblant, il dévore la vie au même rythme que les compétitions et a accordé une interview au Mag’ d’Adrenaline Hunter ! Entretien avec un sacré rider…

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-Sébastien, peux-tu revenir pour nous sur ton parcours ? Tu as été, je crois, double médaillé paralympique en judo avant de t’orienter vers les sports nautiques…

Tout à fait ! J’ai été, durant douze ans environ, en équipe de France de judo handisport. J’ai participé aux Jeux de Sydney (2000, ndlr) et d’Athènes (2004), j’ai ramené une médaille d’argent et une médaille de bronze. J’ai gagné les championnats du monde, les championnats d’Europe également, puis j’ai arrêté quelques mois avant les Jeux de Pékin (2008), suite à une blessure à l’épaule.

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-De quel handicap souffres-tu exactement ?

Je suis touché par une maladie orpheline, la maladie de Stargardt. La rétine est trouée, je n’ai pas de vision centrale, je n’ai qu’une vision périphérique. Pour chiffrer, il ne me reste environ qu’1/100e de ma vue. Je vois sur les côtés, mais je ne vois pas au milieu…

Sebastien Le Meaux

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-Quelle importance a joué le sport dans l’acceptation de ce handicap ?

Le sport fut un vrai tremplin pour moi ! Pour ma part, la maladie s’est déclenchée à 17 ans ½ suite à un accident… Quand on est atteint d’un handicap, on s’exclut soi-même, on se sent complètement différent, on n’a plus envie d’aller vers les autres. C’est le plus gros problème, aujourd’hui, pour la majorité des personnes handicapées. Ca m’est arrivé aussi, je me suis enterré chez moi durant un an… Mon prof de judo est venu me chercher et m’a remis sur le tatami. Il m’a redonné confiance en moi, m’a permis de comprendre que je ne n’étais pas si différent que ça et que je pouvais encore accomplir des choses… Tout est possible grâce au sport !

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-Tu as été multiple champion de France de pirogue, et tu as relevé de sacrés défis en stand up paddle. De quel exploit es-tu le plus fier ?

Humm… En pirogue, la traversée de la Manche en 2014, de Weymouth à Cherbourg. Soit 139 km à parcourir, nous avons mis 11h… Super expérience et énormes souvenirs ! En paddle, je pense aux derniers championnats de France qui ont eu lieu à Crozon, dans des conditions tout à fait extrêmes avec des creux de 2 mètres… On a essayé de me dissuader de prendre le départ, car comme je ne vois pas le relief cela complique un peu les choses. Mais on a super bien géré et on est allés au bout des deux jours de course, c’était énorme. Cela a permis de montrer à tous que l’on était capable de réaliser ce challenge, c’est vraiment un beau souvenir.

Sebastien Le Meaux

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-Concrètement, que change ton handicap dans la pratique de ces sports ?

Sur l’eau, comme ma rétine est trouée, je ne vois pas le relief. En fait, je ne vois pas les vagues, je ne sais pas s’il y a des gros creux, si ça arrive de droite, de gauche, de face, de dos… Mon guide, Apehau, me fournit donc toutes les indications. Concernant ma vision périphérique, je n’ai pas de mise au point, je peux donc avoir une vue d’ensemble mais à partir du moment où je veux fixer quelque chose, je ne vois plus rien. Je travaille donc beaucoup sur la mémoire, mais dés lors que je suis sur l’eau, c’est vraiment le guide qui fait le boulot, qui m’indique tout ce qu’il faut savoir.

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-En juin prochain, tu vas t’attaquer avec ton guide à un très gros morceau : la Yukon River Quest… Peux-tu revenir sur la genèse de ce projet ? Qu’est ce qui t’as donné envie de participer ?

En fait, nous faisions déjà les courses du circuit national en Stand up classique, soit 10 à 18 km d’efforts. L’an dernier, nous avons décidé de nous aligner sur le circuit Triple Crown, équivalent à la Coupe du monde longue distance. Cela regroupe la Dordogne Intégrale, une épreuve de 130 km, et le championnat du monde en Espagne, en 24h. Nous avons participé aux 2 contests, cela s’est super bien passé pour nous. Quand nous étions en Espagne, tout le monde parlait de la fameuse Yukon River Quest. Nous ne savions pas trop ce dont il s’agissait, nous avons donc cherché des renseignements… Les organisateurs choisissent eux-même les vingt participants en paddle, nous avons donc postulé. Courant novembre, nous avons eu la réponse : nous pouvions y participer !

Sebastien Le Meaux et son guide

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-Quelle préparation suis-tu pour cette Yukon River Quest ?

Trois heures de rame tous les matins, je viens de rentrer… Un préparateur physique m’établit les programmes. Du lundi au vendredi, j’ai beaucoup de fractionné long, avec des séries de 500m. Ce matin, c’était par exemple 30 séries de 500m. Le week-end, on va davantage axer sur des sorties longues de 3 à 5h. Deux fois par semaine, je fais également des sorties en vélo de 100 à 150 km, en plus de l’entraînement de paddle. Je m’astreins aussi, les autres jours, à du renforcement musculaire.

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-As-tu une activité à côté ou es-tu concentré à 100% sur ce défi en paddle ?

Je suis éducateur sportif, mais je peux aménager mon emploi du temps. Je travaille pour la municipalité, et je donne le soir des cours de jiu-jitsu bresilien et de grappling, jusqu’à environ 22h. J’interviens également auprès du Conseil Général d’Indre-et-Loire, dans le cadre de la Maison de l’Enfance. Je remplis un peu le même rôle que « Pascal Le Grand Frère », j’encadre des enfants en m’appuyant sur le code moral du judo. Je collabore également avec des écoles d’infirmières et de kiné, à Tours et à Brest, sur la gestion du patient handicapé et la sensibilisation au handicap. Je travaille aussi avec des scolaires, je leur prépare par exemple des jeux d’opposition les yeux bandés.

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-Tu as créé l’association Handi’vision Sport Evenement, un mot là-dessus ?

Nous l’avons créée en 2013, juste avant la traversée de la Manche. Le slogan est : « ensemble, effaçons les différences », nous mettons en place des défis sportifs en alliant un sportif valide et un sportif handicapé. Pour la traversée de la Manche, nous étions en pirogue 6 places et il y avait donc avec moi plusieurs sportifs valides et handicapés. Comme nous avons bien développé le Stand Up en tandem avec un fabricant de planches basé à Vannes, nous allons essayer de créer dés septembre une école de SUP sur Tours, pour malvoyants et aveugles, grâce au tandem.

Sebastien Le Meaux

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-Quels seront tes objectifs sur la Yukon, hormis les 56h que l’on évoquait tout à l’heure ?

L’objectif premier est de se faire plaisir ! Nous avons la chance, avec Apehau, d’être dans le même délire, le Canada nous faisait rêver depuis des années… On va profiter au maximum, deux potes viennent avec nous en tant que suiveurs pour nos ravitaillements. On va surtout essayer de montrer que l’on est capable d’y arriver, ce n’est pas parce qu’il y a un malvoyant que l’on ne peut pas faire aussi bien que les autres… Voilà surtout le message que l’on va essayer de faire passer !

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-Tu seras d’ailleurs le seul concurrent handicapé à t’aligner sur cette course canadienne…

En effet, je serai le seul !

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-Qu’est ce qui sera selon toi le plus difficile à gérer durant ces 750 km ?

Je pense que ce sera le sommeil… On est prêts physiquement, car on se prépare tous les deux à fond, psychologiquement on sait que l’on a un très gros mental. On n’est pas à l’abri d’une défaillance, mais l’avantage d’être à deux sur le tandem c’est qu’il y en a toujours un pour tirer l’autre. Le plus dur, ce sera le manque de sommeil. On va essayer de limiter au maximum les phases de repos pour faire la meilleure perf’ possible, ce sera le plus dur à gérer…

Sebastien Le Meaux

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-Es-tu satisfait de l’image du handisport dans les médias, ou peut-on encore faire mieux ?

On peut toujours faire mieux, mais il faut savoir relativiser… Comparé à il y a quelques années, c’est le jour et la nuit ! Ce qui se passe aujourd’hui, avec la médiatisation des Jeux Paralympiques, c’est juste énorme… Certaines personnes disent : « ce n’est pas autant que pour les Jeux Olympiques », certes, mais c’est déjà énorme. Je me rappelle qu’à Sydney, il n’y avait presque pas de médias, les Jeux n’avaient pas du tout la même ampleur. Les Jeux Paralympiques de Pyeongchang étaient top, on en parlait quasiment sur toutes les chaînes…

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-Quelles images gardes-tu de ces Jeux Paralympiques de Pyeongchang, avec ce record de médailles de la délégation française ?

C’est énorme car ils n’étaient pas nombreux à partir… Marie (Bochet, ndlr) est extraordinaire mais ils ont tous été au top. Lors du dernier relais en biathlon, où il y avait notamment deux aveugles, ils se sont dépouillés pour arriver jusqu’au bout. L’image est belle, le problème est que concernant le handisport, beaucoup tiennent ce discours : « ils sont courageux, c’est fort ce qu’ils font… » Personnellement, et je pense que beaucoup d’autres sportifs handisport sont du même avis, ce n’est pas ça que j’ai envie d’entendre. On pratique notre sport car on prend du plaisir, on n’est pas plus courageux ou plus méritant qu’un autre. Un Teddy Riner se lève tous les matins et s’entraîne huit heures par jour, lui aussi est courageux… On essaie juste de vivre notre sport avec notre particularité. Nous aimerions juste être considérés comme des sportifs et non plus comme des handicapés…

Sebastien Le Meaux

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-Un message à adresser aux personnes en situation de handicap qui aimeraient poursuivre une activité sportive ?

Il ne faut pas hésiter ! Le problème des personnes handicapées, c’est que la majorité reste un peu recluse à la maison et en veut à la terre entière, notamment à ceux qui veulent les aider. Ce n’est pas facile mais il faut se mettre un bon coup de pied au derrière, se reprendre en main. Le sport est une école de vie, quelque soit notre handicap (en fauteuil, aveugle, amputé des deux bras…) on peut toujours pratiquer un sport. C’est la base, on rencontre des gens, on partage des choses… le sport, c’est la vie !

 

-Quelles sont les aides sociales pour les personnes handicapées souhaitant faire du sport ?

En matière de handisport, les choses sont assez compliquées, cela va surtout fonctionner par le biais du mécénat ou du sponsoring. Les gens qui ont des prothèses développent souvent un partenariat avec des prothésistes, par exemple. A mes yeux, il n’y a pas plus d’aides que pour une personne valide qui va aller s’inscrire dans un club.

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-Le mot de la fin ?

Je remercie mes deux guides, Apehau et Stéphane Leblond, car j’en ai un de rechange ! Merci aussi à Vincent Guillaume, mon préparateur physique, à ma mère, qui a toujours été là pour moi et qui m’a toujours poussé, et puis merci à celui grâce à qui je suis là, mon prof de judo Dany, qui m’a remis dans le droit chemin… Merci également à mes deux sponsors, 3 Bay et 425 pro.

J’ai plusieurs dictons : « vouloir, c’est pouvoir », et celui qui nous colle à la peau pour le Yukon : « ils ne savaient pas que c’était impossible, alors ils l’ont fait » ! Cela nous illustre bien, on part dans des délires vraiment fous et on va jusqu’au bout…

Le handicap fait qu’il y a beaucoup de choses que je ne peux plus faire correctement, mais je ne regrette rien, j’ai une vie extraordinaire ! J’ai fait deux fois les Jeux, je voyage dans des pays sublimes, c’est énorme ! Je profite à fond de ma vie, je prends du plaisir dans tout ce que je fais, et peut-être que si je n’avais pas eu mon handicap, tout ça n’aurait pas été possible…

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