Interview de Paul-Henri de Le Rue, médaillé olympique et fondateur de Double Mixte

Le Mag’ a réalisé l’interview de Paul-Henri de Le Rue, médaillé olympique 2006 en snowboardcross et fondateur de Double Mixte, visant à favoriser la reconversion des sportifs de haut niveau

Paul-Henri de Le Rue, un nom qui parle forcément à tous les amoureux de sports extrêmes ! Il y a plus de 10 ans, « Polo » avait en effet obtenu une superbe médaille de bronze en snowboardcross aux Jeux de Turin, puis avait impressionné le milieu et le grand public, aux JO de Sochi, en terminant à la quatrième place de l’épreuve un mois après un très grave accident. Depuis, le frère de Xavier a fait du chemin et co-fondé Double Mixte, une passerelle visant à aider les sportifs de haut niveau dans leur reconversion professionnelle. Paul-Henri de Le Rue s’est entretenu avec la rédac’ du Mag’ d’Adrenaline Hunter, en toute décontraction…

Paul Henri De Le Rue AFP

Paul Henri De Le Rue AFP

Dans la famille De Le Rue, vous êtes plutôt actifs, c’est dans les gènes de gérer en snowboard ?
C’est une passion commune, ça n’a rien à voir avec les gènes… C’est lié au développement de notre personnalité, à un environnement et à des valeurs communes qui nous ont poussés à partager la même passion. On a tous eu envie de la pousser au bout, car on aime bien faire les choses avec passion et conviction. Nous sommes cinq enfants, il fallait que l’on ait notre bac d’abord, puis nous pouvions choisir entre des études sérieuses ou pratiquer le sport de manière sérieuse. Xavier, Victor et moi avons fait du sport sérieusement, François et Sabine ont mené des études sérieusement.

Tu as obtenu il y a plus de 10 ans une médaille olympique. Quel souvenir te reste t-il de ces Jeux de Turin ?
Une émotion, un bouleversement psychologique… J’étais resté le même, mais le monde entier avait changé son attitude face à moi. Ca a été à la fois hyper agréable et en même temps un vrai traumatisme, car le changement a été hyper violent et j’avais beaucoup de mal à trouver mes repères. En même temps, cela m’a énormément aidé à grandir et à m’accomplir, ce furent les émotions les plus fortes de ma vie.

Les Français ont brillé à Pyeongchang en snowboardcross, avec les médailles de Julia Pereira de Sousa et de Pierre Vaultier… As-tu suivi de près les résultats de la délégation tricolore ?
Oui, complètement !

Paul Henri de Le Rue et Pierre Vaultier (Photo J.Prevost/ L'Equipe)

Paul Henri de Le Rue et Pierre Vaultier (Photo J.Prevost/ L’Equipe)

.Quelles relations entretiens-tu avec Pierre Vaultier, qui est de la même génération que toi ?
Pierre, je l’ai très peu revu… Tu sais, quand on est dans une équipe nationale, on passe plus de temps avec les membres de son équipe qu’avec sa propre famille. On a l’impression que les membres de l’équipe font partie de notre famille. Mais quand tu arrêtes ta carrière, tu t’aperçois que finalement, ta vraie famille, c’est ta vraie famille et pas les membres de l’équipe…

Que penses-tu de l’évolution du snowboardcross sur ces dix dernières années ?
A mes yeux, en France, les JO sont une opportunité énorme car ils nous ont permis de nous faire connaître du grand public. Au début, à Turin en 2006, nous étions considérés comme des fumeurs de pétards et des guignols, puis les gens ont pris conscience qu’il y avait un énorme travail de préparation, que la prise de risques était également énorme… Finalement, le snowboardcross n’a rien à envier au ski alpin ou aux autres disciplines « stars ». Aujourd’hui, ce sport est de plus en plus connu, c’est bien parce que cela incite les jeunes à le pratiquer. Il y a mille façons de pratiquer le snowboard, on peut le faire en compétition ou juste pour s’amuser, et c’est cool !

Aujourd’hui, tu as monté ta boîte, Double Mixte qui aide pas mal de riders dans leurs projets de reconversion, notamment Mirabelle Thovex, Anais Caradeux ou Laetitia Le Corguillé. De quelle manière les accompagnes-tu ?
On les aide à réfléchir à leur identité, sur qui elles sont, d’où elles viennent, comment elles se comportent, ce qui est important pour elles… On les aide à réfléchir également sur leur nouveau rêve, et la stratégie à mettre en place pour réaliser ce rêve.  Une fois que ces personnes sont capables de pitcher leur projet, avec une vision vraiment claire et réalisable, on les présente à des dirigeants d’entreprises qui font partie de notre réseau, dirigeants qui vont les accompagner sur la durée.   Les sportifs de haut niveau qui arrêtent leur carrière sont souvent en manque de repères, ils sont plongés dans un environnement dont ils ne maîtrisent pas forcément bien les codes… On leur amène des repères, non pas pour faire les choses à leur place mais pour les aider à prendre une voie qui leur correspond pleinement, et à mettre en place une reconversion professionnelle à la hauteur de leurs aspirations et de leur potentiel.

Comment t’es venue l’idée de Double Mixte ?
Ce n’est pas moi qui ai eu l’idée, c’est Jean-Philippe Demaël, l’ancien patron de Sanofi, qui voulait déjà se lancer dans le projet avec Adeline Perrissin, ancienne responsable de la stratégie chez Sanofi. Ils m’ont contacté en février-mars 2017 et m’ont soumis l’idée. J’organise des journées freeride, je fais beaucoup de conférences et de team buildings en entreprise, et j’avais pris conscience que je n’avais pas l’expertise du monde de l’entreprise. Il me manquait quelque chose de fondamental pour réussir ma reconversion professionnelle : un mentor, et ce mentor c’est Jean-Philippe. A chaque heure passée avec lui, j’apprends énormément, il est hyper-inspirant… et c’est génial !

Quelle est selon toi la définition d’une reconversion réussie ?
Une reconversion réussie, c’est quand il y a un projet qui correspond pleinement à l’individu, et c’est un projet qui va jusqu’au bout. L’individu peut passer par des phases difficiles, bien évidemment, mais sur la durée il doit avoir le même sourire que celui qu’il avait sur les plus hautes marches du podium.

A quel âge prend-t-on officiellement sa retraite, en moyenne ?
Je pense qu’on prend sa retraite à 17 ans, 3 mois et 28 jours… Non, plus sérieusement, on a tous un chemin qui nous est propre, des parcours de vie et des carrières qui sont différentes. On peut être au top le jour J et se faire la mauvaise blessure qui nous oblige à arrêter. On peut avoir aussi une déception émotionnelle, des relations qui se dégradent avec son entraîneur, son équipe… Il y a mille raisons d’arrêter sa carrière. Il peut y avoir la lassitude, l’envie de passer à autre chose, ou des résultats qui baissent, tu n’est plus dans les minima et tu te fais dégager… La compétition est un milieu extrêmement violent, il n’y a pas de règles.

Anaïs Caradeux en plein run freestyle lors des Jeux Olympiques de Sochi, en 2014 (AFP/Franck Fife)

Anaïs Caradeux en plein run freestyle lors des Jeux Olympiques de Sochi, en 2014 (AFP/Franck Fife)

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Anaïs Caradeux est encore relativement jeune, elle reste sur des qualifications pour des finales olympiques à Sochi et Pyeongchang et elle est donc déjà dans un processus de reconversion…
Oui mais la démarche de reconversion, c’est un projet de vie. Quels sont mes objectifs sportifs, et si jamais je me plante, quel est mon plan B ? Il y a bien un moment où ca va s’arrêter, donc il faut savoir quoi faire derrière, déterminer ce qui est le plus logique et le plus cohérent. Plus on réfléchit en amont à son plan B et plus on gagne en sérénité, on acquiert au fur et à mesure de l’expérience et des codes que l’on avait pas.  Dans la carrière sportive, il y a des moments où l’on va pouvoir anticiper sa reconversion et se poser des questions, et des périodes où l’on est à fond, par exemple avant les JO. Avant-hier, j’écoutais une émission sur France Inter avec Idriss Aberkane, un grand conférencier. Il disait : « Tous les grands philosophes s’accordent à dire que la vraie sagesse, c’est la connaissance de soi ». La connaissance de soi, c’est ce travail d’introspection essentiel, c’est connaître ses forces, ses limites, ses motivations… Qu’est ce que je veux et qu’est ce que je ne veux pas ?  Cela permet de saisir ou non telle ou telle opportunité. Les personnes qui ne se connaissent pas bien vont certainement passer à côté de l’opportunité, ou ne la saisiront pas comme il le faut.

Les JO sont justement une bonne manière pour les athlètes de gagner en visibilité…
C’est simple, sans les JO nous n’existerions pas ! Nous n’aurions aucun sponsor, aucuns moyens et nous serions un sport complètement marginal. On n’existe que tous les quatre ans, mais c’est déjà une vraie chance. Je suis la preuve de cette visibilité : j’ai ramené une médaille, et elle m’a ouvert énormément de portes. Sans cette médaille, je n’aurais pas eu les moyens de continuer ma carrière aussi longtemps. J’ai eu ma médaille en 2006 et j’ai continué jusqu’en 2015, neuf ans de plus… Durant ces neuf années j’ai eu l’occasion d’apprendre énormément sur moi, de pousser la performance… A coté de ça, j’ai travaillé six ans chez SNCF en tant que chargé de communication/chargé de projet, ce qui m’a fait découvrir la conférence et le team building. C’est aussi grâce à cette expérience que j’ai beaucoup de codes de l’entreprise, même s’il y a deux minutes je vous disais que je ne les avais pas… Je les ai beaucoup plus qu’un sportif de haut niveau de mon âge qui n’a pas eu mon parcours.

Snowboardcross aux JO Pyeongchang 2018 (Reuters)

Snowboardcross aux JO Pyeongchang 2018 (Reuters)

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Quand Xavier prendra sa retraite, viendra t-il du coup toquer à la porte de Double Mixte ?
Il a fait un TEDx il y a une semaine et il a déjà fait appel à moi, afin que je le coache pour qu’il réussisse sa conférence. C’était génial, et il a fait un super bon travail !

Y a t-il des riders que tu rêverais d’avoir dans ton « team », au sein de Double Mixte ?
Oui, mais je préfère ne pas les citer pour ne pas les mettre mal à l’aise. On est vraiment dans le respect, dans la bienveillance, ce sont des valeurs hyper importantes pour nous. Notre logique est aussi de n’accompagner que les convaincus. On prend les athlètes s’ils viennent vers nous, s’ils en ont envie mais jamais on ne le forcera, sinon ce serait un travail contre-productif.

Que peut-on te souhaiter pour la suite ?
Nous avons ouvert une antenne à Annecy en novembre, d’ici 2019 on devrait ouvrir des antennes sur Lyon, Grenoble et peut-être Bourg-en-Bresse. Ce que vous pouvez me souhaiter, c’est que d’ici 5 ou 10 ans on ait des antennes un peu partout en France, que l’on arrive à créer un vrai réseau national. Surtout, ce que vous pouvez nous souhaiter, c’est que grâce à Double Mixte il y a ait la majorité des athlètes français qui réussissent leur reconversion professionnelle.

double mixte

Double Mixte

 

Le mot de la fin ?
Ce que je peux dire, c’est que la majorité des athlètes qui entament leur reconversion professionnelle n’ont pas les codes ni les repères, et essaient généralement plein de choses. L’ancien skieur va par exemple faire des conférences, du consulting en entreprise, des commentaires de compétition pour Eurosport, des cours de ski… Il ne va pas mettre son énergie dans un projet et, du coup, il va y avoir des frustrations qui vont naître. C’est comme ça qu’un sportif de haut niveau qui avait l’habitude d’être excellent dans ce qu’il faisait va être moyen partout, et sa reconversion professionnelle va être ratée. Il n’est pas allé là où il voulait aller, tout simplement…

Photo de Une : MaxPPP

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