Interview de Julien Roulet, snowboardeur présent aux Jeux Paralympiques de Pyeongchang et kitesurfeur

« Les Jeux, c’est quelque chose que l’on doit faire au moins une fois dans sa vie » ! Les mots sont de Julien Roulet, qui a vécu en mars, du haut de ses 21 ans, un vrai conte de fées. Le rider provençal, qui souffre d’agénésie (il est né sans avant-bras gauche) a en effet participé aux Jeux Paralympiques de Pyeongchang, historiques pour la délégation française. Snowboardeur accompli, Julien Roulet a pris part aux deux épreuves organisées en Corée du Sud : le boarder cross et le banked slalom, qu’il a achevé aux 14e et 15e place.
Mais le jeune homme n’est pas uniquement à l’aise dans la poudreuse : il est un kitesurfeur aguerri, naviguant quasiment toute l’année sur les spots du sud. L’occasion pour le Mag’ d’Adrenaline Hunter de l’interroger sur ses deux passions, et Julien Roulet s’est prêté au jeu de bon cœur, durant près de 40 minutes. Une interview rafraîchissante d’un champion dont vous devriez réentendre parler !

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-Julien, une petite présentation de toi pour les lecteurs qui ne te connaîtraient pas ?

Je m’appelle Julien Roulet et je vis sur Vitrolles, juste à coté de Marseille, où je fais mes études. Je suis en master 1 en STAPS, en fac de sport. Je prépare le concours de professeur d’EPS. Je fais principalement du kite et du snowboard, mes deux passions… Je suis en équipe de France en snow et je pratique le kitesurf de manière intensive !

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-Peux-tu nous parler du processus de sélection pour les Jeux Paralympiques ?

Pratiquant le snowboard depuis l’âge de 12 ans, j’ai cherché à intégrer l’équipe de France à mon arrivée en fac de sport. J’ai communiqué avec des personnes de la Fédération, qui m’ont dit que je devais prendre part à un stage de sélection. Je suis donc monté quelques jours sur le glacier de Tignes en tout début de saison, en septembre. Mes performances leur ont plu, et j’ai été intégré à l’équipe de France en octobre 2016, en premier lieu lors des entraînements. J’ai débuté les premières compétitions fin novembre, mes résultats ont été jugés satisfaisants (Top 8 mondial) et on m’a demandé de confirmer lors de la saison 2017. Cela s’est bien passé, les officiels m’ont présenté à la sélection des Jeux et j’ai eu la chance d’être retenu, et de participer à cette aventure !

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-Comment se sont passés les Jeux de Pyeongchang pour toi ?

J’ai vraiment apprécié l’ambiance, on fréquente moins durant l’année les autres membres de l’équipe de France (ski alpin, ski nordique, ski fauteuil), car les circuits de coupe du Monde sont différents… Par contre, sur les Jeux on se retrouve tous, on est soudés, cela crée des liens ! D’autant que les résultats ont été très bons (record de médailles pour l’équipe de France avec 20 médailles lors de ces Jeux de Pyeongchang, ndlr).
Je me suis régalé lors de ces Jeux, c’est grand, c’est beau, il y a beaucoup d’émotions à vivre, encore plus que lors des étapes de Coupe du monde. Forcément, cela rajoute une part de stress mais il est très positif…
Mes Jeux ont été assez spéciaux, car j’ai eu des complications de santé en arrivant en Corée, ce n’était vraiment pas de bol ! J’ai eu un problème à l’oeil, je n’avais pas atterri depuis une heure que déjà j’étais à l’hôpital (rires).
Durant les 4-5 premiers jours, on me laissait entendre que j’allais peut-être perdre la vue d’un oeil, on me conseillait de me faire rapatrier… Je ne pensais plus vraiment aux Jeux, je n’ai donc pas eu vraiment le temps de stresser !
Deux jours avant la compète, on m’a laissé le choix entre ralentir le traitement aux corticoïdes et faire les Jeux, ou poursuivre le traitement et rater les épreuves…
J’ai choisi de participer aux Jeux, et cela s’est bien passé : mon œil s’est soigné, j’ai pu prendre le départ et donner le meilleur de moi-même, et faire le plein de bons souvenirs.

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-Comment juges-tu tes performances sportives ?

Niveau résultats, je ne peux pas m’estimer déçu car je suis arrivé en bas, je n’ai aucun regret même si j’aurais aimé reproduire mes performances sur le circuit Coupe du monde. Cela dit, j’étais le deuxième plus jeune dans ma catégorie, beaucoup avaient déjà fait les Jeux alors que j’étais davantage dans la découverte…
En tout cas, je n’ai rien pris à la rigolade, j’y suis vraiment allé sérieusement, j’ai fait mes descentes en appliquant les conseils que l’on pouvait me donner. Mais je sais qu’il y a du travail si je veux aller taquiner les premiers (sourire).

J’ai eu la chance d’accompagner Damien Seguin (triple médaillé paralympique, ndlr) à Rio 2016 dans le cadre de son association « Des pieds et des mains », j’ai découvert les Paralympiques sur place et cela m’a vraiment donné l’envie d’aller chercher les Jeux, en tant qu’athlète… C’est vraiment un truc à faire au moins une fois dans sa vie ! J’ai d’ailleurs envoyé un message à Damien avant Pyeongchang pour le lui dire.
En tant que médaillé d’or paralympique à Rio, Damien a été invité en Corée et était d’ailleurs dans la raquette d’arrivée lors de ma première course de boarder cross. Il m’a pris dans ses bras, il m’a félicité et c’était encore un bon moment…

Julien Roulet à Pyeongchang

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-Tu souffres du même handicap que Marie Bochet, qui a raflé 4 nouveaux titres olympiques en Corée du Sud. As-tu pu échanger avec elle, t’as t-elle donné des conseils ?

En Corée, j’ai pu parler avec pas mal d’athlètes, dont beaucoup ne disputaient pas leurs premiers Jeux. Le hasard de la répartition des chambres a fait que nous, snowboardeurs, étions plus avec le biathlon et le nordique que les athlètes alpins comme Marie Bochet. Les autres sportifs m’ont donné de bons conseils, par exemple sur les moments où l’on peut se permettre de se reposer et ceux où il faut travailler dur… A titre personnel, les Jeux n’étaient pas une échéance mais vraiment une expérience, une opportunité, que j’ai réussi à atteindre grâce à mes résultats.
Avoir vécu cela une fois est une belle satisfaction. Si j’ai la chance, ce que je me souhaite, de retourner aux Jeux dans quatre ans, avec une préparation adaptée, je vivrai les choses différemment.

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– Quelles images gardes-tu en tête de ces Jeux ?

Honnêtement, que du positif ! J’ai vraiment vécu un beau moment, j’étais très satisfait, fier aussi, j’ai pu faire à fond mes deux courses… Lorsque je regarde les images que ma famille a pu enregistrer sur France Télévisions, cela me permet de déceler les points qu’il reste à travailler. J’ai des ambitions, et tant mieux !

Julien Roulet (au centre) sur le plateau de France TV

– Es-tu heureux qu’il y ait eu un suivi si important de la part de France Télévisions ?

Oui, c’est vraiment super. On en a parlé sur place avec France Télé et j’ai eu un retour de mes proches, qui m’ont dit que nos Jeux étaient bien mis en avant (14 millions de téléspectateurs au total, ndlr)… Je remercie France Télé car ce n’était pas forcément le cas avant pour les Paralympiques, même si les choses s’étaient améliorées pour Rio 2016. La médiatisation a été vraiment bonne pour Pyeongchang, c’est appréciable, cela permet de familiariser le grand public à ces sports-là ! Personnellement, j’arrive en équipe de France, il y a une démarche de recherche de partenaires à mettre en place, et cette médiatisation est un gros avantage pour nous… Avoir participé aux Paralympiques est une belle carte de visite !

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-Comment définirais-tu ton style en tant que snowboardeur ?

Quand on parle de moi, on dit que j’ai un gabarit plutôt imposant : 1m87, plus de 80 kilos donc plutôt grand et plutôt lourd. Cela m’avantage un peu dans le combat, si je suis proche de l’autre snowboardeur. Souvent, on me dit que je suis raide et que je manque de souplesse, c’est un point sur lequel je dois travailler ! Mes départs sont généralement bons, je réussis bien à rider les premières lignes et suis explosif dans les mouvements de terrains. Je pèche ensuite un peu dans les courbes, il faut que j’améliore mes trajectoires… Je me retrouve souvent dix mètres devant après le départ, puis je me fais remonter du fait de l’enchaînement des courbes. Ca se travaille, il faut s’habituer également aux planches, la glisse n’est que du ressenti ! Ca ne se joue pas à grand-chose de perdre de l’efficacité de glisse. Il faut donc travailler, s’entraîner, prendre de l’expérience et les bonnes attitudes.

Julien Roulet à Pyeongchang

-Aimes-tu également le freeride ?

J’aime en effet beaucoup le hors-piste, mais je ne me suis pas équipé en matos pour du vrai freeride. Selon nos entraîneurs, toucher au freeride et à différents types de neiges fait vraiment progresser en terme de ressenti de glisse. Il faut pratiquer d’autres sports de glisse aussi : je vais essayer de skater un peu plus, je fais également du kite et du surf, je me lance dans le foil… Ces sports sont tous complémentaires et j’aime tout cela !

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-Tu es donc un snowboardeur de trés haut niveau, mais aussi un kitesurfeur aguerri. Nous nous étions d’ailleurs rencontrés sur le Défi Kite 2015 ! As-tu participé depuis à d’autres compétitions kitesurf ?

Mon objectif est d’aller au Défi Kite 2018 en mai, je n’ai pas encore rempli le dossier mais je ne pense pas être à la bourre… ça devrait le faire !

Julien Roulet (à droite) sur le Défi Kite 2015 (Photo Nicolas Arquin)

-Comment t’es-tu préparé au Défi Kite 2018 ?

A vrai dire, je n’ai pas arrêté le kite, j’ai simplement stoppé 3 semaines – 1 mois avant les Jeux car j’avais trop peur de me blesser… Je pouvais me faire mal au genou, me tordre une cheville, mal retomber sur l’épaule, je n’ai pas voulu tout gâcher. J’avais tout donné pour être sélectionné aux Jeux en snow, et si j’y étais allé avec une épaule en vrac car j’avais voulu kiter la semaine avant… Ca aurait été un peu bête (rires) ! Du coup, j’ai préféré me reposer. Mais je n’ai pas arrêté avant, j’ai kité à Noël, au début de l’hiver, j’ai continué à m’entraîner…
Mon objectif était de faire le Défi Kite en foil, mais je ne participerai finalement pas sur ce support. Je pense que je le ferai en strapless ! En 2015, j’étais en twin-tip (planche multidirectionnelle, ndlr), je serai en foil sur le prochain, mais il faudra d’abord que je prenne mes repères (rires). Je ne veux pas me lancer sur le Défi Kite en foil si je ne l’ai essayé qu’une fois. J’ai acheté un foil d’occasion, je vais travailler dessus sur mes temps libres…

Mon objectif n’est cependant pas le même qu’aux Jeux Paralympiques, où mon rêve est d’aller « décrocher » les premiers. Certains s’entraînent toute l’année pour le Défi Kite, et il n’y a quasiment que des valides. Tant qu’il n’existera pas de catégorie handisport, cela va être dur pour moi de prétendre à un podium ! Vu le niveau des gars qui sont à fond là-dedans… C’est impressionnant !

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-A l’époque, en 2015, tu avais pris pour modèle Chris Ballois, le recordman du monde de vitesse en kitesurf handisport qui souffre lui aussi d’agénésie. Quelles relations as-tu tissées avec lui ?

Nous échangeons de temps en temps, comme avec Serge Occhipinti (premier kitesurfeur au monde à avoir rallié l’île de la Martinique à celle de St Martin, en parcourant 450 km en six étapes, muni d’une prothèse complète de son bras gauche, ndlr). Il est sponso F-One, comme moi… J’aimerais aller en Bretagne pour me balader et en profiter pour voir Christophe, mais je ne l’ai toujours pas fait, entre les études et le snow… Ca va venir ! Il faudrait que j’appelle Christophe pour voir s’il va participer au Défi. Mais oui, nous avons échangé de nouveau depuis 2015 !

Chris Ballois_Photo Chriss Ferjeux

-Tenter un record du monde comme Chris, ça te branche à terme ?

J’aimerais bien… J’ai eu l’opportunité de percer dans le snow et c’est génial, mais mes deux passions sont, comme je le disais, le kitesurf et le snowboard. Je pratique énormément le kite car j’habite dans une région très ventée, et je suis né à la mer. J’ai vraiment envie, oui, de faire des choses à travers le kite… S’il y avait des compétitions handisport dans le kite, j’en ferais aussi ! Je travaille tout le temps pour prendre du niveau dans ces sports de glisse, car j’aime ça…

-Tu es sponso par F-One en Kite, que t’apportent-ils concrètement dans ta pratique ?

Je ne touche pas le matos au prix public. En kite, le matos s’use, il vit et en fin de saison, on peut arriver à quelques casses. Cette année est un peu différente, mais les autres années, je naviguais au moins une fois voire deux fois par semaine. Un partenariat tel que celui-là me permet de revendre mon matos, d’en racheter sans perdre d’argent et de repartir avec un matos neuf à chaque début de saison. Cela fait trois saisons que ça dure avec F-One et, pour moi, cela change tout !
S’il fallait que je change mon matos à mes frais tous les ans, et que ça me coûtait des milliers d’euros en plus, je n’aurais jamais changé de matos et il commencerait à fatiguer. Ce partenariat me permet de vivre cette passion en tout sécurité, de progresser, de tester de nouvelles planches chaque année… C’est génial !

Julien Julien Roulet en Kite sur la plage du Cavaou, à Fos-sur-Mer

-Concrètement, comment navigues-tu malgré ton handicap, as-tu une prothèse ou kites-tu sans prothèse ?

Je kite avec prothèse, contrairement à Christophe. Au début je naviguais sans, puis je me suis aperçu qu’en allant chercher la barre avec mon moignon, ça créait un déséquilibre qui ne me plaisait pas… J’ai donc cherché à réaliser une prothèse, nous nous sommes dés lors lancés dans une fabrication familiale avec mon père et mon grand-père, nous avons développé des prototypes. Aujourd’hui, la prothèse me séduit énormément, elle est parfaite, en carbone, super légère, et elle possède toutes les fonctions dont j’avais besoin.

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  • Tes prochains objectifs en snow et en kite ?

Pour ce qui est du snowboard, l’objectif est de faire des belles saisons pour vivre les Jeux une seconde fois, si possible en allant chercher la performance qui me fait rêver. J’étais aux Jeux, un rêve s’est déjà réalisé mais on en veut toujours plus… Je voyais les gars sur le podium des Paralympiques, et je me disais : « moi aussi, je veux être sur le podium ! » Je vais essayer d’aller le chercher dans quatre ans… Je pense que les prochaines saisons vont me permettre d’arriver entraîné et de me battre pour ça !

En kite, clairement, pratiquer un maximum, participer à des courses en foil et vagues quand c’est possible. J’adore la mer et l’océan, plus j’y passe de temps mieux c’est !
J’espère voir arriver un jour le handisport en kite, ça serait génial, s’il y avait un circuit de compétitions ou un classement dans les compétes valides… Cela me permettrait de le pratiquer à haut niveau et de me battre pour les premières places en handisport, que j’ai découvert en snowboard.

Julien Roulet en Kite sur la plage du Cavaou, à Fos-sur-Mer

–  Le mot de la fin ?

Je ne remercierais jamais assez mes proches pour leur aide et leur soutien. Cette année j’ai dû choisir entre mon CAPEPS (mon concours de prof d’EPS) et les Jeux, qui avaient tous les deux lieu en mars… Les Jeux, ce n’est pas une opportunité que tout le monde a, j’ai donc repoussé d’un an mon CAPEPS et mes proches m’ont soutenu. Ce n’est honnêtement pas une décision facile à prendre, car j’ai envie de faire prof d’EPS depuis que je suis au collège, je n’ai jamais redoublé… Le choix a été délicat, j’ai abandonné le CAPEPS alors que j’étais au départ focalisé là-dessus. Ce sera pour l’année prochaine !

Je remercie en outre toutes les personnes qui ont contribué et qui contribuent encore à ce que je m’éclate en snow, ceux qui m’ont permis d’aller aux Jeux… Merci aux quelques partenaires qui me soutiennent auourd’hui : ma ville, SafeBrands, qui est actuellement mon unique sponsor privé.
C’est un soutien indispensable pour s’en sortir financièrement et psychologiquement.

J’encourage également les internautes à me suivre sur les réseaux sociaux, qui sont aujourd’hui indispensables en terme de communication et dans le cadre d’une recherche de partenaires. N’hésitez donc pas !

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