Interview du maître de la photo de vagues, Ben Thouard !

Interview de Ben Thouard, photographe de surf et de vagues

Si vous vous intéressez au surf et aux autres sports aquatiques, vous avez très certainement déjà vu une photo de Ben Thouard ! Auteur du célèbre cliché du « Silver Surfer », ce Français de 32 ans, exilé à Hawaii et aujourd’hui installé à Tahiti est une référence dans le milieu. Véritable passionné de l’océan et de la prise de vues, Ben a fait de Teahupoo son terrain de jeu. Aimant tout aussi bien photographier des riders en action que des vagues vierges en mouvement, notamment sous la surface, Thouard dispose désormais d’une renommée internationale. Mais pas question pour lui de prendre la grosse tête… Humble, simple, accessible, Ben Thouard a choisi de compiler ses plus belles photos prises ces 10 dernières années dans un livre (volumineux), qui ravira ses fans et les amoureux de la mer : « Surface ».

L’équipe du Mag’ d’Adrenaline Hunter a pu discuter avec Ben Thouard à l’occasion de son passage à Paris, pour la promotion de son ouvrage. Exposé à la prestigieuse galerie Jean-Denis Walter, Ben nous a ainsi accordé une interview, revenant sur son parcours, sur sa passion, sur la manière dont il conçoit son travail, ou encore sur la magie des spots d’Hawaii et de Tahiti.

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-Ben, peux-tu nous rappeler quand et comment as-tu débuté la photographie ?

Tout a commencé par ma découverte du surf vers 7-8 ans, cela fut vraiment ma première passion. J’ai découvert par la suite la photo, à l’âge de 15 ans, en trouvant dans le grenier un vieux Reflex appartenant à mon père. J’ai acheté quelques films et j’ai commencé à faire des images, des portraits et très rapidement, des images de mes copains en train de surfer, des images de vagues, de line-up… Je m’inspirais un peu de ce que je voyais dans les magazines, et j’ai vite allié mes deux passions du surf et de la photo. J’ai continué à expérimenter la prise de vue, d’abord tout seul puis dans les ateliers des Beaux-Arts de Toulon, en parallèle à ma Terminale. A ce moment, j’ai pris la décision de m’orienter vers une école de photo. Je suis donc monté à Paris, pour suivre un cursus de trois ans à Levallois. Mais j’avais du mal avec le fait de vivre dans la capitale, j’avais vraiment en tête de faire des images de surf et de windsurf.

Ben Thouard underwater © Ben Thouard

Au bout d’un an ½ d’école de photo, je suis donc parti sur Hawaii. Je suis arrivé sur l’île de Maui, j’avais 19 ans, je m’étais construit un caisson étanche tout seul car je n’avais pas le budget pour acheter cela… Je photographiais tous les jours, à la nage, sur les spots de surf et de windsurf. C’est comme cela que j’ai rencontré un grand nombre de riders, et que je me suis fait repérer auprès des magazines et ses marques. Cela m’a mis le pied à l’étrier…
A partir de ce moment-là, on m’a fait parvenir des commandes à travers le monde, pour des reportages. On m’a emmené à Tahiti pour le travail, il y a 11 ans en 2007, et je suis revenu m’y installer en 2008.

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-Shooter un maximum d’images aquatiques, c’était donc ton objectif quand tu as plaqué ton école de photo à Paris à 19 ans ?

Absolument, j’étais passionné de surf et de windsurf depuis tout petit, j’ai toujours été sur l’eau. Mon père avait un voilier et nous y passions nos vacances et nos week-ends… J’étais vraiment attiré par l’océan, et l’on m’a dit : « si tu veux faire des images de surf ou de windsurf, tout se passe à Hawaii, tu dois vraiment aller là-bas. » J’y suis donc allé et c’est devenu ma base de travail, j’y allais trois mois à l’automne et trois mois au printemps. C’est comme cela que j’ai commencé à faire ces images de sports de glisse…

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-Quels sont les spots que tu as préféré à Hawaii ?

J’ai passé énormément de temps à Maui, sur le spot de Ho’okipa pour des images de surf. C’est vraiment là-bas que j’ai passé le plus de temps, je connais ce spot par cœur car j’y allais tous les jours durant des heures et des heures… A Maui, j’ai également beaucoup shooté la vague de Jaws, de la falaise, en jet-ski ou dans l’eau. Cela a été mon lieu de travail durant plusieurs années, avant que ce soit Teahupoo…


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-Tu t’es en effet installé à Tahiti à 22 ans. Sais-tu combien de fois environ as-tu photographié Teahupoo ?

Oulà ! Non, c’est inquantifiable, ce sont des dizaines et des dizaines de sessions de shoot tous les ans… Certaines années, je shoote 50 fois à Teahupoo, d’autres années 100 fois, tout cela sur 10 ans. J’habite vraiment juste à côté, le spot est à 3 minutes de chez moi… J’y suis tous les jours, j’y surfe, je photographie. Je ne saurais dire combien de fois j’ai photographié Teahupoo, c’est ma maison !

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-Qu’a t-elle de si spécial, cette vague de Teahupoo ?

La vague de Teahupoo est un tube parfait, assez long. C’est le Graal de tout surfeur, elle est hyper creuse, c’est vraiment un cylindre mais qui se surfe. Ce n’est pas une vague où l’on est obligé de partir tracté, sauf lorsque c’est vraiment démesuré… Teahupoo, c’est vraiment la perfection. En plus de ça, il y a un décor vraiment unique qui entoure ce spot, avec les montagnes et la vallée du village de Teahupoo. L’autre particularité, c’est que cette vague très consistante déroule sur un tapis de corails, et juste à côté c’est très profond, les bateaux peuvent s’approcher très près. On peut documenter et filmer la vague depuis le côté, avec une vision directe dans le tube. Ce qui est très rare ! A Pipeline ou sur beaucoup d’autres spots de surf, on va être sur la plage, on va voir la vague de loin et de face. A Teahupoo, n’importe qui, même avec son smartphone, peut faire une image incroyable depuis le bateau…
Cela étant dit, ma spécialité est la prise de vue à la nage, c’est encore autre chose !

Teahupoo © Ben Thouard

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-Tu es mondialement connu pour la photo underwater du Silver Surfer mais, on l’as vu, tu adores également photographier les vagues en mouvement. Quels sont à tes yeux les ingrédients d’un bon cliché ?

D’après moi, le premier critère est la lumière. Soit une lumière bien particulière, un contre-jour qui permet de mettre en valeur un surfeur, une texture ou une forme de vague… Cela peut être une lumière très diffuse, sous l’eau, qui me permet de se concentrer sur la forme de la vague. La lumière est vraiment importante, c’est elle qui permet de sublimer son sujet, de faire ressortir certains détails… Après, il y a des critères incontournables d’exposition et de netteté, sinon c’est poubelle direct ! J’enregistre sur mes disques durs entre 2 et 300 000 images tous les ans, les clichés ne manquent donc pas mais je recherche vraiment la perfection. Parfois on rate, on a des images vraiment top et presque incroyables, mais que je ne sélectionne pas car le cadrage n’est pas parfait, ou car le « piqué » de l’image n’est pas parfait. Je ne garde que le A+ dans ma sélection…

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-Peux-tu nous parler du travail de préparation derrière chaque photo ? Comment se passent les repérages ?

Il y a plusieurs types de photos : celles que l’on a pensé, pour lesquelles on a anticipé la préparation du matériel, des réglages et puis il y a les photos prises « par surprise ». On essaie de surveiller les conditions météo, de définir le bon timing avec la bonne lumière, le bon matériel adapté aux conditions du jour, de tout anticiper… Je shoote uniquement en manuel, c’est donc beaucoup d’attention à apporter aux réglages. Ensuite, ce n’est qu’une affaire de patience et de chance aussi, beaucoup. Il faut que l’action se passe devant moi et que je sois là, prêt à photographier. 100% des images sont faites à la nage, il faut donc composer avec le courant, les vagues, le récif, anticiper le placement pour obtenir la photo que l’on veut au bon moment.

Silver Surfer © Ben Thouard

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-Quelles sont les séances photos qui t’ont laissé les meilleurs souvenirs ?

Il y a deux sessions qui ont vraiment marqué mes dix années à Tahiti. La première est celle du 27 août 2011, session que l’on appelle le « Code Red » suite à une alerte rouge déposée par les affaires maritimes pour interdire à tout navire de sortir en mer. Cela a été le plus gros swell de l’histoire de Teahupoo. Les images furent vraiment exceptionnelles avec des surf gigantesques. C’était très fort en adrénaline, il y avait des vagues impressionnantes ce jour-là.
Je pense également à mai 2013, avec un swell de trois-quatre jours et des grosses vagues. C’est à cette occasion que j’ai shooté le « Silver Surfer » . Cela a été le début de cette quête de photos sous-marines…

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-Tahiti regorge de surfeurs talentueux, notamment Michel Bourez et Matahi Drollet. Echanges-tu avec eux tous les jours ?

Michel et Matahi sont deux très bons copains, c’est sûr. Michel est sur le Tour, c’est donc compliqué de « connecter » tout le temps. Il est beaucoup absent. Mais dés qu’il rentre sur Tahiti, on est les premiers à s’appeler, à regarder la météo et à voir où nous allons pouvoir créer de nouvelles images… On bosse beaucoup ensemble, pour Red Bull, Hurley, pour les magazines, on a fait pas mal de couv’ ensemble. Matahi est un bon copain, il n’est pas sur le Tour et il est présent pour toutes les bonnes sessions qu’il peut y avoir à Teahupoo. Il y a eu des vagues cette semaine, j’étais ici à Paris, Matahi m’a donc fait un report ! C’est sûr, je suis proche des deux…

 


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-Tu es en recherche permanente de la vague parfaite. Mais quels sont les critères d’une bonne vague à photographier ?

Ce n’est pas forcément en recherche de la vague parfaite, c’est en recherche de quelque chose de nouveau, d’une lumière, d’une forme, d’une texture… Dans ce livre « Surface », cela a vraiment été un travail photographique sur les formes de vagues, les textures, les jeux de lumière, les reflets à la surface, ce qu’il se passe sous la surface… Je cherche un instant particulier, ou une photo mettant en lumière la surface ou exprimant un sentiment. C’est vraiment ça plutôt que la vague parfaite.

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-A l’image des surfeurs, y a t-il encore des spots où tu rêves d’aller, pour faire ton job de photographe ?

Il y a plein de spots que j’aimerais photographier… Je ne suis jamais allé à Pipeline, ce qui surprend beaucoup de monde quand je dis ça. On ne m’a jamais commandé des photos à Pipeline, il y a plein de monde là-bas, des dizaines de photographes dans l’eau… J’irai certainement en famille pour découvrir cet endroit, c’est quand même la Mecque du surf, j’aurai donc plaisir à y aller !
Il y a des vagues comme Shipstern en Australie, Nazaré, Mavericks… que j’espère photographier dans les années futures.

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-Tu es très présent sur les réseaux sociaux, je pense à Instagram et Facebook. En quoi sont-ils importants à tes yeux ?

J’ai débuté la photo en argentique, le numérique n’existait même pas. Aujourd’hui, même si je suis encore un jeune photographe, j’ai connu toutes les phases de l’évolution de la photo… Au début, les réseaux sociaux ont été un gros problème au niveau des droits à l’image, de la primeur du cliché. A l’heure actuelle, le web est une plateforme superbe pour partager son travail et en faire la promotion. C’est même incontournable, tout photographe a son site web et 99% sont présents sur les réseaux sociaux. Me concernant, dans le cadre de ce projet personnel de livre, il était indispensable d’avoir des réseaux sociaux consistants, que j’alimente régulièrement pour faire la promotion de mon travail.

 


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-Au moment de cette interview, tu es à Paris pour la promotion de ton ouvrage « Surface ». Qu’est ce qui t’a donné envie de réaliser ce livre de 184 pages ?

Cela a été un long processus, il y a en effet dix ans de photographies dans ce livre, de 2007 à 2017. Je dirais que le début de cette quête photographique de vagues est apparu en 2011, lorsque j’ai shooté cette première image qui s’appelle « Perfection ». C’était une vague vraiment puissante, tubulaire… J’ai découvert ces vagues-là à Tahiti, et j’ai commencé à les shooter. Ma recherche de photos de vagues, en dehors des spots de surf et sans les surfeurs, est partie de là. Il n’y a pas que des photos de vagues de Teahupoo, il y a aussi des photos d’autres spots, sur lesquels je me déplace uniquement pour shooter des vagues. De 2011 à 2014, j’ai beaucoup travaillé, j’ai essayé de shooter de nouvelles images, je cherchais mon style. En 2014, je me suis dit qu’il y avait moyen de faire un livre avec cette collection d’images et depuis 2015 je suis en plein travail photographique lié au vagues, dans le but de publier un livre. Il y a donc eu au moins trois ans de prises de vues pour le livre… Je me déplace en dehors des spots de surf, loin de Teahupoo, pour shooter des photos des vagues, des images sous-marines et des images que l’on n’a pas l’habitude de voir. Elles sont aujourd’hui réunies dans « Surface » !

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-Publier un livre, est-ce une fin en soi lorsque l’on est photographe ?

C’est hyper gratifiant de sortir un livre, c’est un peu le rêve de tout photographe. J’ai déjà sorti des livres avec des maisons d’édition, ou en collaboration avec des personnes qui ont utilisé mes images pour illustrer. Je ne considère pas cela comme mon livre…
Là, c’est vraiment mon premier livre, en solo et en auto-édition, je suis vraiment très fier !
Je suis agréablement surpris du retour très positif que j’ai eu de personnes qui n’étaient pas du tout passionnées de mer, et qui l’ont découverte sous un angle nouveau, à travers ces photos de vagues. Cela a été pour moi un bonheur d’avoir des retours de Parisiens qui ne connaissaient pas l’océan, tout comme cela me fait très plaisir d’avoir de bons retours de gens du milieu (rédacteurs de magazines spécialisés, surfeurs, photographes…).

Surface, le livre de Ben Thouard

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-Tu t’es fixé des objectifs de vente pour «Surface » ?

Lorsque l’on fait un livre, on est obligés de décider du nombre de tirages, j’en ai tiré 2 000 exemplaires. Je pense que tout photographe freelance qui sort un bouquin tire généralement autour de 1 000 exemplaires, j’ai choisi d’aller vers 2 000 car j’avais des partenaires qui me soutenaient pour la promotion, qui me soutenaient financièrement pour imprimer… J’espère que ce n’est pas prétentieux d’avoir imprimé 2 000 exemplaires, mais avec les retours que j’ai jusqu’à aujourd’hui, je pense que c’était nécessaire.

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-Quels conseils donnerais-tu à des jeunes voulant se lancer dans la photographie de surf ou des vagues ?

C’est un milieu qui n’est pas facile. Plusieurs jeunes photographes ou étudiants m’ont demandé récemment comment j’avais fait pour réussir. Il faut avoir le budget pour s’acheter un minimum d’équipement, de matériel, puis il faut réussir à être en contact avec les sportifs… D’une manière générale, je dirais qu’il faut trouver un sujet qui nous parle et qui va susciter l’inspiration. Il ne faut pas se contenter de regarder travailler les autres et d’essayer de faire pareil. Il faut vraiment trouver son truc à soi, et développer sa créativité et son inspiration autour de ça. C’est ce que j’ai fait avec les vagues, cela m’a permis de proposer des images que personne n’avait fait jusqu’à aujourd’hui. C’est quelque chose qui me passionne, j’ai donc pu me mettre dedans à 100%, H24, 7 jours/7 pendant des années, et réussir au final à sortir des images différentes et sortir du lot. Si l’on n’est pas passionné, c’est juste impossible, on va lâcher prise au bout d’un moment…
Le seul conseil que je pourrai donner à de jeunes photographes, c’est donc de trouver un sujet qui les passionne vraiment fort, et travailler sa créativité et son inspiration autour de ce sujet-là. Je leur conseille également de développer un portfolio de 20-30 voire 40 images maximum, en essayant de penser à des images différentes, pour pouvoir surprendre les gens. On arrivera alors sans problème à convaincre un rédacteur en chef de magazine de faire un sujet, un article, un portfolio… C’est comme ça que tout commence !

© Ben Thouard

-Tes prochaines échéances ?

Je serai de retour à Tahiti début juin, pour attendre les swells de l’hiver sur Teahupoo. Plusieurs marques veulent venir shooter à Tahiti en juin, s’il pleut non-stop durant le mois de juin et qu’il n’y a pas de vagues, il n’y aura pas beaucoup de travail… A l’inverse s’il y a du bon swell et des conditions, les marques vont se déplacer en dernière minute pour des shootings. Tout va dépendre des conditions !

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-Le mot de la fin ?

Un immense merci à mes sponsors sans qui ce livre ne serait pas là, que ce soit pour le matériel que j’ai pu utiliser ou pour leur apport financier : AquaTech, Canon, Air Tahiti Nui et The Explorers. Ces quatre compagnies m’ont vraiment soutenues dans ce projet-là, c’est grâce à elles s’il a pu voir le jour. Merci également à Roam, qui a produit un film qui m’est consacré et qui sortira le 7 juin !

© Ben Thouard

Plus d’infos sur Ben Thouard sur :

www.benthouard.com

Lien pour commander le livre de Ben Thouard :

SURFACE Le Livre

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